Espèce protégée mais négligée : cas des galagos au Gabon

Problématique

On définit la biodiversité comme étant la diversité de toutes les formes du vivant, incluant la diversité génétique, la diversité des espèces et la diversité écosystémique. Ainsi, tous les niveaux d’organisation du vivant sont pris en compte dans ce concept : partant du gène à l’individu, puis à l’échelle des espèces et de ses populations jusqu’aux associations d’espèces différentes au sein des écosystèmes. La biodiversité est donc la toile de la vie incluant autant le domaine terrestre que le domaine aquatique et dont nous, les humains, faisons partie. C’est notamment par son biais que nous obtenons toutes les ressources indispensables à notre bien-être et notre survie.

La biodiversité n’est pas également distribuée dans le monde. Elle atteint son maximum dans les régions tropicales, dont les forêts abritent plus de 50% de la diversité biologique mondiale.  Cependant, cette biodiversité connaît un déclin énorme suite aux activités humaines (déforestation, chasse excessive d’animaux sauvages, surpêche, etc). Les conséquences écologiques qui en découlent sont imprédictibles à l’heure actuelle. Mais une chose est sûre : il arrivera un moment où l’écosystème ne sera plus en mesure de rétablir son équilibre naturel et certaines espèces en feront les frais. Elles deviendront de plus en plus rares ou disparaîtront. Pour ce qui est des dangers encourus par la biodiversité, en 2019 dans un rapport de l’Organisation des Nations unies, des chercheurs ont souligné qu’environ un million d’espèces, sur un total estimé à 8 millions, est menacé d’extinction (Fig1).

Figure 1 : Érosion de la biodiversité (Source : vie-public.fr)

Cependant, soucieux de la défense de la biodiversité, en particulier de certains animaux sauvages à l’exemple des éléphants, des pangolins, des gorilles et des chimpanzés, les chercheurs s’interrogent sur le sort et le devenir des animaux sauvages vulnérables ou hautement menacés par les activités humaines et les maladies infectieuses. Ainsi, pour essayer de stopper ou de freiner ce processus alarmant, de nombreuses actions de conservation vont voir le jour un peu partout dans le monde. Ces processus de conservation ont pour objectifs de : (i) préserver la biodiversité, (ii) prévenir l’extinction des espèces, maintenir la complexité biologique, (iii) assurer la continuité des processus évolutifs qui améliore les capacités d’adaptation des espèces et enfin, (iv) prôner la valeur intrinsèque de la biodiversité.

Nécessairement, un meilleur processus de conservation passe par une meilleure connaissance de l’écoéthologie et des dynamiques de l’espèce protégée ou conservée ; et cela requiert des études de suivies des espèces in natura, afin de de recueillir des données ou informations déterminantes qui permettront la mise en place de stratégies efficaces de conservation. Malheureusement, certaines espèces portent le titre d’espèce protégée sans pour autant que des actions concrètes soient mises en œuvre pour une réelle stratégie de conservation et de préservation de l’espèce.

Que dire des primates nocturnes du Gabon ? Cas des galagos

Figure 2 : Les parcs nationaux du Gabon, représentés en vert (Source : Agence Nationale des Parcs Nationaux)

Concernant les espèces animales, la forêt gabonaise compte au moins 190 espèces de mammifères dont 19 espèces de primates non-humains (PNH), ce qui fait du Gabon un important sanctuaire pour les primates. Cependant, de toutes les espèces de PNH qu’abrite la forêt gabonaise, les primates nocturnes, à l’instar des galagos et pottos, sont les moins connues.

Ces espèces qui appartiennent au sous ordre de Prosimiens sont largement négligées et, de fait, ne font l’objet d’aucune attention de la part des scientifiques ou même des institutions en charge de mettre en musique la politique et les stratégies de conservation dans le pays. Cette négligence, ou la non prise en compte des Prosimiens dans les stratégies de conservation, soulève de nombreuses questions.

Au Gabon, plus de 80% de la superficie du pays est recouvert par la forêt ce qui fait près de 22 millions d’hectares de forêt tropicale. Le pays dispose d’une biodiversité unique et de ressources inestimables en termes de faune et de flore.

C’est notamment grâce à la prise de conscience de son extraordinaire richesse faunique et floristique, que le Gabon a consacré 11% de son territoire à la conservation, par la création notamment, des parcs nationaux (Fig2).

Figure 3 : Liste des animaux intégralement protégés au Gabon (Source : Guide du Gabon)

Sur quelle base les galagos et les pottos sont-ils aujourd’hui classés comme intégralement protégés ? Quel est le nombre estimé de galagos et pottos au Gabon actuellement ? Combien d’espèces héberge la forêt ? Quelles maladies pourraient constituer un obstacle pour leur conservation ? Quel est l’impact des activités humaines sur l’habitat de ces primates ? Quelle est l’aire de distribution de chaque espèce de prosimiens ?

Tant de questions qui, de nos jours, restent sans réponse à cause du manque d’intérêt accordé à ce groupe, dans ce pays où ils sont pourtant intégralement protégés depuis plusieurs années (Fig3).

Alors que savons réellement des galagos du Gabon ?

Les galagos sont des primates de très petite taille pensant quelques grammes (40 à 300g selon les espèces). Ces primates ont un museau pointu et humide à son extrémité, des dents aiguës assez semblables à celle des insectivores, avec une longue queue (17 à 20 cm). Sur leur face large, se remarquent deux petites oreilles pointues et deux grands yeux noirs globuleux dirigés vers l’avant ; possédant à la fois des ongles et des griffes, le pouce est opposable aux autres doigts ; le pelage gris roussâtre ; tête, dos et queue roux ; dessous gris ou jaunâtre (Fig 4).

Figure 4 : Images des galagos observés au CDP en 2011 (Crédits : Larson Boundenga)

Du point de vue écologique, les galagos sont des primates arboricoles à l’aise dans les airs. Inféodés aux arbres, leurs habitats sont caractérisés par certaines exigences dont les plus importantes sont la présence d’arbres, de lianes et un couvert végétal assez dense pour limiter l’arrivée de la lumière dans son domaine de vie. Les galagos prospectent les branches fines à la recherche d’insectes avec des déplacements rapides, dans les limites de son territoire. En effet, ce sont des espèces territoriales. Pourtant, le territoire d’un mâle peut chevaucher celui de plusieurs femelles qui ont des domaines plus petits où elles vivent avec leur progéniture.

Sur le point de vue comportemental, ce sont des animaux très actifs, bien adaptés à une existence arboricole, présentant des pattes bien adaptées pour saisir les branches et leur queue est utilisée comme balancier. Ils sautent de branche en branche, se servant de leurs pattes postérieures pour donner de l’élan.  Il peut quelques fois descendre au sol et là, il avance en position verticale ou semi-verticale, sautant sur ses pattes comme un kangourou. Ainsi, la répartition dans l’espace des ressources alimentaires et leur biomasse détermine l’étendue des territoires de ce petit mammifère.

Au Gabon, les études antérieures ont révélé la présence de cinq espèces de galagos qui partagent les mêmes environnements forestiers (Tableau 1 et Fig5). Toutes les études recensées ont principalement été effectuées dans la province de l’Ogooué-Ivindo (Station d’IMPASSA). Ainsi donc, les études de Charles-Dominique, vielles de près d’un demi-siècle, constituent la seule ressource disponible capable de nous renseigner sur les primates nocturnes vivants dans les forêts gabonaises.

FamilleNom scientifiqueNom commun (en français)Nom commun (en anglais)
GalagidaeEuoticus elegantulusGalago élégantSouthern Needle-clawed Galago
Galagidae Galago alleni [Sciurocheirus alleni]Galago d’AllenAllen’s Bushbaby
Galagidae Galagoides demidoviiGalago de DemidoffDemidoff’s Dwarf Galago
Galagidae Galago gabonensis (Sciurocheirus gabonensis)Galago d’Allen du GabonGabon Allen’s Galago
Galagidae Galagoides thomasiGalago de ThomasThomas’s Dwarf Galago
Tableau 1 : Les différentes espèces de galagos

A l’heure actuelle, le Gabon fait face à une forte pression d’anthropisation conduisant à la destruction de ses forêts par l’activité humaine. La conquête des nouveaux environnements forestier par l’humain constituerait un danger énorme pour la conservation des galagos à cause de la destruction de leur habitat naturel. Cet intérêt porté à la protection et la conservation des prosimiens, en particulier des galagos, soulève des interrogations sur l’importance d’une réévaluation de l’écologie et des dynamiques des galagos, dans la perspective d’une meilleure stratégie de conservation et de protection. A l’heure actuelle très peu d’informations sur les galagos sont disponibles et il existe un gap énorme, couvrant une période longue de près de 50 ans, où aucun suivi des populations de galagos n’a été effectué.

Nous pouvons nous demander alors si toutes les espèces de galagos répertoriées au Gabon sont-elles toujours bien présentes ou certaines d’entre elles ont-elles déjà été décimées par les activités humaines ?

Figure 5 : Les différentes espèces de galagos répertoriées dans la forêt gabonaise (Source : Guide du Gabon)

Quelle(s) solution(s) pour la conservation des galagos faut-il préconiser ?

Si l’objectif est de participer efficacement à la conservation et la protection des primates, il devient urgent et crucial de réévaluer les informations sur l’écologie et la dynamique de certaines espèces de primates nocturnes dont, pour certaines, les dernières observations datent de plus de 40 ans. En effet, une meilleure stratégie ou politique de conservation et de protection des prosimiens, en particulier des galagos, passerait par une meilleure connaissance de leur éco-éthologie c’est-à-dire une meilleure connaissance des relations des galagos avec leur habitat et de leurs mœurs en tant que faits sociaux, de leurs dynamiques et de leur distribution dans le pays. Nous pourrions nous inspirer de ce qui a été fait dans d’autres régions du Monde, où les primates du même groupe que les galagos et les pottos sont menacés par les activités anthropiques.

25 ans de l’association malgache GERP (Source : gerp.mg)

L’exemple de Madagascar qui a su mettre en place des politiques efficaces pour la protection des lémuriens peut en effet se montrer très pertinent.

Suivant cette approche, nous pourrions adapter au niveau du Gabon le plan de conservation qui a été mis en place pour les espèces protégées de Madagascar. Ce plan met en évidence la nécessité de collecter de nouvelles données et d’actualiser les connaissances disponibles sur les espèces de pottos et de galagos du Gabon afin de développer de nouvelles stratégies de conservation.

Ces données collectées permettront notamment de cartographier avec précision les zones de conservation prioritaires pour ces espèces et par conséquent, de définir un plan d’action efficace en collaboration avec l’Agence Nationale des Parcs Nationaux (ANPN). Les véritables programmes de conservation des prosimiens (galagos) au Gabon devraient aller de concert avec le renforcement de la capacité et du développement durable des communautés locales qui exploitent déjà les environnements forestiers et dont les savoirs et pratiques pourraient servir la stratégie de conservation. Car, si les populations locales ne sont pas capables de satisfaire leurs besoins quotidiens, les pressions anthropiques sur les niches écologiques des primates non-humains telles que la chasse, la déforestation ou l’extraction des matières premières, ne cesseront pas de s’accroître. C’est la raison pour laquelle toute stratégie de conservation des primates non humains doit inclure ou tenir compte de la composante humaine.

Pour conclure, nous, membres de Save Gabon’s Primates, sommes convaincus que la conservation des espèces du Gabon et notamment celle des prosimiens représente un enjeu déterminant dans la conservation de l’équilibre écosystémique et que cette mission doit être partagée par tous et toutes. En tant qu’association de défense des primates cet objectif est le nôtre et nous ne pouvons imaginer de stratégie de conservation qui exclue les communautés locales, premières concernées par la disparition des espèces.

Article rédigé par Larson Boundenga, chercheur en biologie évolutive, bénévole Save Gabon’s Primates.


Références

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