Club de Primatologie #4 : Le singe en tant que viande de brousse

25 juillet 2019

Le singe, une viande prisée

Les animaux sauvages fournissent une partie importante des protéines consommées par les populations gabonaises (10 à 11,5 tonne/an) Cependant la surexploitation de la viande de brousse menace d’éradiquer cette ressource. Si certaines espèces venaient à disparaitre, la population manquerait d’un moyen de subsistance, mais cela entraînerait surtout l’effondrement des écosystèmes. Existe-t-il des solutions alternatives ?

Présentation : la viande de brousse en chiffres

Micro-trottoir : la parole aux chasseurs

Débat

Revoir notre consommation de viande de brousse – en particulier de singe- est-ce envisageable ?

Qu’est-ce que la viande de brousse ?

La viande de brousse définit toute viande issue de la faune sauvage. En Afrique centrale la chasse, le commerce et la consommation de viande de brousse sont des pratiques habituelles inscrites dans la culture.

De nombreuses populations rurales dépendent de la forêt pour trouver un apport de protéines animales ou encore des sources de revenus[1].

Chiffres-clé

  • 114 espèces répertoriées comme viande de brousse au Gabon depuis 2000
  • 46% des espèces de mammifère au Gabon sont utilisées au titre de viande de brousse
  • 1 à 5 millions[2] de tonnes de viande de brousse sont consommées chaque année dans le bassin du Congo
  • 80% des familles villageoises rurales chassent[3]
  • 15 à 72% du revenu total des ménages[4] provient de la chasse (dans le Sud Est du Gabon)
  • 90% de ruraux et 60% de citadins disent préférer la viande de brousse, avec comme raison indiquée « le goût, la santé, l’habitude, la facilité, le prix et la culture)

Territoires chassés

65% du territoire gabonais est soumis à la chasse réalisée pour répondre aux besoins des villages et exploitations forestières, tandis que la quasi-totalité du territoire est exposée à la chasse commerciale et aux braconniers. On note une pression forte voire intense pour les territoires situés à 5km ou moins des villages. Selon WWF seuls 2% du pays échappent à la pression de la chasse [5] .

Les espèces consommées

C’est la quasi-totalité des espèces sauvages d’Afrique Centrale qui est concernée par la chasse. Ce gibier est principalement représenté par 3 espèces (70% de la viande de brousse trouvée sur les marchés [6] ) :

Le petit céphalophe bleu

L’arthérure

Le singe hocheur

Importation illégale

La viande de brousse est sujette à l’importation illégale dans le monde. Ce trafic part principalement d’Afrique Centrale et d’Afrique de l’Ouest à direction de la France et de l’Amérique du Nord.

Ce trafic est particulièrement lucratif puisque -à titre d’exemple- un singe de 4kg peut être vendu jusqu’à 20 fois plus cher que dans son pays d’origine.

En France ce sont près de 300 tonnes de viande de brousse qui sont importées chaque année.

Aux Etats-Unis, premiers consommateurs mondiaux de denrées issues de faune sauvage importée[7], ce sont près de 25 000 tonnes d’animaux sauvages non-vivants qui sont importés chaque année. Ce commerce a augmenté de 62% en 10 ans.

Crânes de grands singes issus du braconnage et destinés à l’exportation

Conséquences directes sur la faune chassée

Le syndrome des forêts vides : On constate une diminution importante de la densité de mammifères dans les sites où la chasse est pratiquée.

Les animaux dont le poids dépasse les 10kg, présentent des densités de population extrêmement basses aux abords des routes et des villages. Ces populations d’animaux ne sont plus viables à moins de 5km des routes et villages et semblent avoir été surchassées.

La chasse affecte particulièrement les primates. Les gorilles et chimpanzés du Gabon ont vu leur population diminuer de moitié en moins de 20 ans[8], ce qui représente un déclin très rapide.

Conséquences sur la faune et la flore environnante

Le biotope représente un équilibre fragile. La disparition d’une seule espèce peut être lourde de conséquence pour le reste de son environnement. Pour ce qui est de la chasse, ce sont plusieurs espèces animales qui sont concernées et dont les populations s’effondrent rapidement.

Les animaux, parmi lesquels on compte les primates non-humains et les céphalophes, disséminent les graines de près de 75% des espèces végétales des forêts tropicales humides d’Afrique[9]. La perte de telles populations menace l’équilibre des forêts, leur faune et leur flore sont ainsi directement mises en danger.

Paroles de chasseurs

Citations anonymes en réponse au micro-trottoir

…. Sur l’effectif interrogé, 100% sait qu’il existe des espèces protégées au Gabon, mais personne ne connaît précisément les espèces de singe protégées.
60% a un animal totem qu’il n’accepterait jamais de manger.
85% consomme de la viande de brousse.
85% a déjà consommé du singe et 31% en mange régulièrement

Débat : Revoir notre consommation de viande de brousse, en particulier de singe, est-ce envisageable ?

Les espèces protégées du Gabon
Affiche contre le commerce de faune et flore protégés

Le risque sanitaire

La viande de brousse, notamment celle de primates non-humains, présente un risque sanitaire élevé. La capacité de franchissement de barrière d’espèce entre primates (transmission homme-singe notamment) est particulièrement grande du fait de caractéristiques physiologiques et génétiques similaires.

Le risque sanitaire ne porte pas uniquement sur la consommation de cette viande mais sur les contacts avec le sang, les secrétions, les organes ou encore les liquides biologiques d’animaux infectés.

Exemple : le virus Ebola

En Afrique, l’infection a été constatée après la manipulation de chimpanzés, de gorilles, de chauves-souris frugivores, de singes, de céphalophes et de porcs-épics, retrouvés morts ou malades dans la forêt.

On note les premiers cas humains en juin 1994, suivi de nombreux épisodes successifs, tous marqués par un premier contact avec des animaux infectés au cours de la chasse.

  • En 1996 : 18 enfants de Mayibout au Gabon, aident le boucher du village à transporter des carcasses de chimpanzés trouvés dans la forêt. A leur retour ils contaminent leurs familles et amis.
  • En 2001 : A Mekambo, des chasseurs manipulent des carcasses de céphalophes. Ils marquent le renouveau de l’épidémie.

Les interdits

En fonction des croyances de chacun (liées à l’ethnie, la religion, …), il existe des interdits quant à la consommation, la chasse voire l’approche de certains animaux. Sont épargnés les animaux considérés comme sacrés, magiques, totémiques ou représentant les esprits.

Exemple : le céphalophe à front noir

Céphalophe à front noir

Chez les Bengas (ethnie bantoue du Gabon), le céphalophe à front noir est sacré.

La croyance raconte qu’il aurait fait connaître à leurs ancêtres au cours d’un exode, un gué d’une rivière assez profonde, leur permettant ainsi de traverser.

Les alternatives

Consommée pour répondre aux besoins alimentaires et économiques de familles voire de villages entiers, l’arrêt de la chasse est problématique pour les populations qui la pratiquent.

On remarque en parallèle que très peu d’hommes sont salariés à plein temps (8% selon une étude Coad, 2007) et que nombreux sont ceux prêt à abandonner la chasse en faveur d’un emploi. La création d’emplois à plein temps se pose comme une solution sur le long terme, impliquant les acteurs locaux.

Par ailleurs, la sensibilisation sur les dangers de la chasse et la proximité avec la faune sauvage montre une efficacité relative en termes de protection sanitaire des populations, dissuadant les chasseurs mais peu de braconniers. Cette sensibilisation peut également recouvrir des aspects écologiques sur la préservation de l’environnement. Elle est un levier primordial et durable dans la préservation de la faune et de l’environnement.

Débat, opinions exprimées

  • Les populations rurales du Gabon sont particulièrement pointées du doigt dans la lutte contre le braconnage et la sur-chasse. Cependant, le prélèvement d’individus pour la consommation des villages est traditionnellement effectué avec parcimonie. Ce sont les exportations de viande de brousse et autres trophées qui augmentent significativement la pression des villages sur la faune gabonaise.
  • Le braconnage en vue de l’exportation de la viande de brousse, repose sur un trafic international dont les acteurs sont rarement identifiés et d’autant plus rarement punis.
  • La corruption des élites autorise chasse hors période et braconnage. Celle-ci n’est pas combattue au niveau institutionnel et les passe-droits sont légion.
  • L’opprobre est jetée sur les populations rurales qui exploitent la faune environnante par nécessité économique ou alimentaire quand ce sont les populations urbaines gabonaises et internationales qui constituent la principale demande.

Références

[1] Wilkie et al. 2016

[2] Wilkie et Carpenter, 1999 – Fa et al., 2003 in Van Vliet – al., 2017

[3] Okouyi, 2006 in Abernethy at al., 2010

[4] Mfunda et Roskaft, 2010 in Van Vliet et al.2017

[5] WWF, 2008

[6] Bahuchet, 2000 in Legrum, 2013

[7] Smith et al., 2012

[8] Données entre 1983 et 2000, Walsh et al., 2009

[9] Redmond et al., 2006


Intervenants

Mme Charlène Morais Pachecho, étudiante en économie, évolution et génomique, bénévole Save Gabon’s Primates

Mme Coralie Lechat, étudiante en éthologie, bénévole Save Gabon’s Primates